Personne t'avait prévenu·e que être la personne fiable serait aussi solitaire. Et pourtant te voilà — la raison pour laquelle ce groupe de potes existe dans un état fonctionnel, et le pire c'est que tu le sais. T'es celui/celle qui se souvient des anniversaires sans rappel Facebook, qui capte quand quelqu'un est trop silencieux depuis trop longtemps, qui envoie le « hé, ça va ? » qui sauve la semaine entière de quelqu'un. T'es, de toute manière mesurable, l'infrastructure émotionnelle de ton cercle social.
Et ça te détruit un peu, pas vrai ?
Voilà le schéma — quelqu'un dans le groupe traverse une crise, et tu te pointes. Pas parce que quelqu'un te l'a demandé, mais parce que ton système nerveux te laisse physiquement pas faire autrement. T'as traversé la ville en pleine nuit avec des snacks. T'as médié des conflits entre des gens qui savaient même pas que tu étais au courant de l'embrouille. T'as tenu l'espace pour tellement d'émotions de tout le monde que tes propres sentiments sous-louent un coin de ton cerveau que tu visites jamais.
Les psychologues appellent ça le rôle du caretaker, et c'est profondément ancré dans la théorie de l'attachement. Les personnes qui deviennent La Colle ont souvent appris très tôt que leur valeur dans les relations était liée à leur utilité. Si t'étais le/la gamin·e responsable, celui/celle qui gérait les émotions de tout le monde à la maison, félicitations — tu fais ce boulot non rémunéré depuis que t'as onze ans, et ton groupe de potes est juste le dernier bénéficiaire.
Le truc avec la colle c'est que personne y pense jusqu'à ce que quelque chose se casse. Tes potes t'aiment — sincèrement, profondément — mais ils se sont tellement habitués à ce que tu maintiennes tout ensemble qu'ils remarquent plus l'effort. Ils partent du principe que tu vas bien parce que tu vas toujours bien. Ils prennent pas de tes nouvelles parce que prendre des nouvelles c'est TON truc, et l'idée que toi tu pourrais avoir besoin qu'on prenne de tes nouvelles, ça compute pas.
Et tu les laisses le croire. Parce que demander de l'aide ça revient à admettre que le système que t'as construit — l'architecture de soin soigneuse et invisible qui maintient tout le monde connecté — a une fissure. Et si La Colle craque, qu'est-ce qui arrive aux autres ?
Voilà la vérité que personne dit à La Colle : t'as le droit d'être une personne qui a des besoins. T'as le droit de t'effondrer sans que ce soit une urgence de groupe. T'as le droit de pas répondre au téléphone, de pas organiser le truc, de pas être la première personne à tendre la main. Et les potes qui te méritent vraiment ? Ils seront encore là quand tu arrêteras de jouer l'altruisme et que tu commenceras à le pratiquer pour de vrai — en commençant par toi-même.
La zone de progression c'est d'apprendre que tout maintenir ensemble c'est pas de l'amour — c'est du contrôle déguisé en gentillesse. La vraie connexion implique de laisser les choses être bordéliques parfois, de laisser quelqu'un d'autre ramasser les morceaux, de te laisser être celui/celle qu'on soutient au lieu de toujours soutenir.
Ta meilleure dynamique ? Le Fantôme, bizarrement. T'es le/la seul·e qui prend de ses nouvelles assez régulièrement pour qu'il/elle réponde, et ses apparitions rares te rappellent que tout n'a pas besoin d'être géré. Le Narrateur t'apprécie plus qu'il/elle le dira jamais — t'es la raison pour laquelle il/elle a un groupe stable à observer. Méfie-toi du Joker par contre — tu l'adores, mais nettoyer derrière lui/elle c'est un boulot à temps plein pour lequel t'as jamais postulé.
Partage ça dans ton groupe WhatsApp — tu sais, celui que tu gères secrètement — et demande comment s'appellerait la série. T'as probablement déjà un titre en tête.
